Gaspillage alimentaire en France : chiffres, enjeux et solutions pour agir.
Chaque année, des millions de tonnes de nourriture destinée à être consommée sont perdues ou jetées en France. Le gaspillage alimentaire représente à la fois un enjeu environnemental, économique et social : jeter un aliment, c’est aussi gaspiller l’eau, l’énergie, les terres agricoles, le travail et les ressources mobilisés pour le produire, le transformer et le transporter.
Face à ce constat, la France s’est dotée depuis plusieurs années d’un ensemble de lois et de dispositifs pour réduire le gaspillage, favoriser le don alimentaire et développer de nouvelles pratiques. Mais malgré les progrès réalisés, les objectifs restent ambitieux et nécessitent encore de renforcer l’action publique, associative et citoyenne.
Combien de nourriture est gaspillée en France ?

Les chiffres les plus récents de l’ADEME (Agence de la transition écologique) permettent de mieux mesurer l’ampleur du phénomène.
En 2023, la France a produit 9,7 millions de tonnes de déchets alimentaires. Parmi ces déchets, 3,8 millions de tonnes étaient encore comestibles : il s’agit du gaspillage alimentaire au sens strict, par exemple des produits abîmés, des aliments non vendus ou des restes de repas.
Cela représente environ 19 kilogrammes de nourriture encore comestible jetée par habitant et par an, soit une valeur moyenne estimée à environ 100 euros par personne et par an.
Le gaspillage ne se produit d’ailleurs pas uniquement dans les supermarchés ou les restaurants. Il intervient à toutes les étapes de la chaîne alimentaire.
Selon l’ADEME, les 3,8 millions de tonnes de gaspillage alimentaire de 2023 se répartissaient approximativement ainsi :
35 % dans les ménages ;
26 % au niveau de la production agricole ;
17 % dans la transformation ;
14 % dans la consommation hors domicile, notamment la restauration ;
8 % dans la distribution.
Ces chiffres permettent de remettre en perspective une idée reçue : les grandes surfaces ne sont pas responsables à elles seules du gaspillage alimentaire. Une part importante du problème se situe également en amont, dans la production, et en aval, chez les consommateurs.
Un gaspillage qui coûte cher à l’environnement
Le gaspillage alimentaire ne se limite pas à la nourriture jetée dans une poubelle.
Pour produire un aliment, il faut mobiliser des terres agricoles, de l’eau, de l’énergie, des engrais, des infrastructures de transport et du travail humain. Lorsque cet aliment finit à la poubelle sans avoir été consommé, toutes ces ressources ont été utilisées en pure perte.
L’ADEME souligne ainsi que l’alimentation représente environ 25 % de l’empreinte carbone des Français. Réduire le gaspillage constitue donc un levier important pour diminuer l’impact environnemental de notre alimentation.
Le gaspillage alimentaire est également lié à la question de la précarité. D’un côté, une partie de la population rencontre des difficultés pour accéder à une alimentation suffisante et de qualité ; de l’autre, des produits encore consommables sont détruits ou jetés.
La récupération et le don des invendus peuvent donc permettre de rapprocher deux problématiques : réduire le gaspillage tout en améliorant l’aide alimentaire.
La France, pionnière dans la lutte contre le gaspillage alimentaire
La France a progressivement construit un cadre réglementaire particulièrement ambitieux.
Dès 2013, un Pacte national de lutte contre le gaspillage alimentaire est lancé. Puis la loi Garot de 2016 marque une étape majeure en établissant une hiérarchie dans les actions à mener : prévenir le gaspillage en priorité, puis valoriser les invendus par le don ou la transformation, avant de les orienter vers l’alimentation animale ou, en dernier recours, vers le compostage ou la méthanisation.
La loi Garot interdit notamment aux distributeurs de rendre impropres à la consommation des denrées encore consommables et impose aux supermarchés de plus de 400 mètres carrés de rechercher des partenariats avec des associations d’aide alimentaire pour leurs invendus.
Le dispositif a ensuite été renforcé par la loi EGAlim (États généraux de l’alimentation), adoptée en 2018, puis par la loi AGEC (loi relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire), adoptée en 2020.
Quels sont les objectifs de la France ?
La loi AGEC fixe un objectif national particulièrement ambitieux : réduire de 50 % le gaspillage alimentaire par rapport à 2015.
Pour la distribution alimentaire et la restauration collective, l’échéance fixée était 2025. Pour la consommation, la production, la transformation et la restauration commerciale, l’objectif est fixé à 2030.
L’enjeu est désormais de mesurer précisément les progrès accomplis et de poursuivre les efforts au-delà des premières échéances.
Les cantines et la restauration collective au cœur de la lutte
La restauration collective constitue un terrain d’action particulièrement important : écoles, collèges, lycées, hôpitaux, maisons de retraite ou restaurants administratifs servent chaque jour des millions de repas.
La réglementation impose notamment aux établissements concernés de mettre en place une démarche de diagnostic et de lutte contre le gaspillage alimentaire.
Concrètement, les collectivités peuvent peser les restes de repas, identifier les plats les plus jetés, adapter les quantités préparées, améliorer les menus ou encore permettre aux convives de choisir plus facilement la quantité qu’ils souhaitent.
Ces mesures ont un double intérêt : réduire les déchets et réaliser des économies sur les achats alimentaires.
Le don alimentaire : une solution essentielle
Le don constitue une réponse importante lorsque des aliments ne peuvent plus être commercialisés mais restent parfaitement consommables.
Les Banques Alimentaires, réseau associatif français spécialisé dans la collecte et la redistribution de denrées, jouent notamment un rôle majeur dans la récupération des produits alimentaires et leur redistribution aux associations partenaires.
En 2025, la Banque Alimentaire de Paris et d’Île-de-France indique avoir collecté plus de 8 000 tonnes de denrées et en avoir redistribué près de 7 500 tonnes.
Le réseau national reste cependant confronté à une forte demande d’aide alimentaire. La Collecte Nationale 2025 des Banques Alimentaires a permis de réunir environ 9 700 tonnes de produits, soit l’équivalent de 19,4 millions de repas.
Autre acteur important, SOLAAL (Solidarité des producteurs agricoles et des filières alimentaires) organise le don de produits agricoles et alimentaires vers les associations d’aide alimentaire.
En 2024, l’association a accompagné le don de 4 575 tonnes de produits, représentant près de 9,1 millions de repas.
Ces initiatives montrent que le don peut être un outil très concret pour éviter que des produits encore consommables ne deviennent des déchets.
Mais il faut garder une règle fondamentale : le don ne doit pas devenir une justification du gaspillage. Le meilleur déchet alimentaire reste celui qui n’a pas été produit ou acheté inutilement.
Des applications et initiatives anti-gaspillage qui changent les habitudes
Le secteur associatif et entrepreneurial développe également des solutions destinées directement aux consommateurs.
Des plateformes comme Too Good To Go, application permettant aux commerces et restaurants de vendre leurs invendus à prix réduit plutôt que de les jeter, ont contribué à populariser le réflexe anti-gaspillage.
En 2025, Too Good To Go indiquait avoir dépassé les 100 millions de paniers sauvés en France depuis son lancement.
Ces outils ne règlent évidemment pas l’ensemble du problème, mais ils peuvent contribuer à faire évoluer les comportements et à créer un réflexe : avant de jeter, chercher une solution pour valoriser l’aliment.
Mieux informer les consommateurs sur les dates de consommation
Une autre source importante de gaspillage concerne la compréhension des dates inscrites sur les emballages.
La différence entre DLC (date limite de consommation) et DDM (date de durabilité minimale) reste encore mal comprise par de nombreux consommateurs.
La DLC, généralement indiquée par la mention « à consommer jusqu’au », concerne principalement des aliments périssables pour lesquels le dépassement de la date peut présenter un risque sanitaire.
La DDM, généralement indiquée par « à consommer de préférence avant », concerne quant à elle la qualité du produit. Une fois cette date dépassée, le produit peut perdre certaines qualités gustatives ou nutritionnelles, mais cela ne signifie pas automatiquement qu’il est dangereux.
Une meilleure information sur ces dates constitue donc un levier relativement simple pour éviter de jeter inutilement certains aliments.
Les collectivités ont aussi un rôle majeur à jouer
La lutte contre le gaspillage alimentaire ne peut pas reposer uniquement sur l’État ou les entreprises.
Les collectivités territoriales disposent de nombreux leviers : restauration scolaire, marchés publics, sensibilisation des habitants, soutien aux associations, compostage, développement des circuits courts ou accompagnement des producteurs et commerçants.
Les RÉGAL (Réseaux régionaux de lutte contre le gaspillage alimentaire) permettent justement de réunir collectivités, associations, entreprises, producteurs et acteurs de l’alimentation afin de construire des solutions adaptées aux territoires.
Les PAT (Projets alimentaires territoriaux) constituent également un outil intéressant. Ils permettent à différents acteurs d’un même territoire de travailler ensemble sur les questions d’alimentation : agriculture locale, accès à une alimentation de qualité, circuits courts, restauration collective ou encore lutte contre le gaspillage.
Quelles solutions faut-il encore renforcer ?
Malgré les progrès réalisés, les chiffres montrent que la France doit poursuivre ses efforts. Plusieurs pistes pourraient être renforcées.
1. Généraliser les diagnostics dans les cantines et restaurants
Il est difficile de réduire ce que l’on ne mesure pas. Peser les déchets permet d’identifier précisément les sources de gaspillage et de vérifier si les mesures prises fonctionnent.
2. Mieux accompagner les producteurs
Une partie importante du gaspillage intervient dès la production agricole. Des produits peuvent être écartés pour des raisons esthétiques, de calibre, de surplus ou de difficultés commerciales.
Le développement du don agricole, de la transformation locale et de débouchés pour les produits « hors normes » peut contribuer à limiter ces pertes.
3. Faciliter davantage le don
Le don alimentaire suppose une organisation logistique : stockage, transport, respect de la chaîne du froid, traçabilité et coordination entre donateurs et associations.
Renforcer les infrastructures et l’accompagnement des petites entreprises et des producteurs pourrait permettre de récupérer davantage de produits.
4. Agir sur les pratiques commerciales
Les promotions et certaines pratiques commerciales peuvent parfois encourager les achats excessifs.
Il est donc nécessaire de réfléchir à des mécanismes permettant aux entreprises de mieux ajuster leurs stocks et leurs commandes, plutôt que de produire ou acheter trop puis de chercher à écouler les surplus.
5. Sensibiliser dès l’école
Apprendre à conserver correctement les aliments, comprendre les dates de consommation, cuisiner les restes ou ajuster les quantités sont des compétences utiles dès l’enfance.
Les cantines scolaires peuvent devenir de véritables lieux d’apprentissage de l’alimentation durable.
6. Continuer à améliorer les données
La mesure du gaspillage s’est considérablement améliorée, notamment avec le suivi européen annuel. Mais il reste important de disposer de données comparables et suffisamment détaillées pour chaque secteur afin d’identifier les actions les plus efficaces.
Que peut faire chaque citoyen ?
La lutte contre le gaspillage alimentaire passe aussi par des gestes simples :
planifier ses repas et ses achats ;
vérifier ses placards et son réfrigérateur avant de faire les courses ;
cuisiner les restes ;
congeler les aliments avant qu’ils ne soient plus consommables ;
comprendre la différence entre la date limite de consommation et la date de durabilité minimale ;
acheter les quantités réellement nécessaires ;
accepter les fruits et légumes moins « parfaits » esthétiquement ;
utiliser les applications et commerces anti-gaspillage ;
donner les aliments encore consommables lorsque cela est possible.
Pris individuellement, ces gestes peuvent sembler modestes. À l’échelle de plusieurs millions de foyers, leur impact peut cependant devenir considérable.
Vers une nouvelle culture de l’alimentation
La lutte contre le gaspillage alimentaire ne consiste finalement pas seulement à apprendre à mieux remplir nos poubelles. Elle suppose de revoir l’ensemble de notre rapport à l’alimentation.
Produire moins de surplus, mieux prévoir les quantités, valoriser les invendus, faciliter le don, améliorer l’information du consommateur, soutenir les associations et apprendre à mieux conserver les aliments sont autant de leviers complémentaires.
La France dispose aujourd’hui d’un cadre législatif relativement avancé et d’un réseau d’acteurs publics, associatifs et privés particulièrement actif. Les progrès sont réels : l’ADEME estime que le gaspillage alimentaire comestible est passé de 4,3 millions de tonnes en 2021 à environ 3,8 millions de tonnes en 2023.
Mais le volume reste considérable. Avec plusieurs millions de tonnes de nourriture encore consommable jetées chaque année, la prochaine étape doit être de passer d’une logique de récupération des déchets à une véritable logique de prévention.
Car lutter contre le gaspillage alimentaire, ce n’est pas seulement économiser de l’argent ou réduire le contenu de nos poubelles : c’est aussi préserver les ressources naturelles, réduire les émissions liées à notre alimentation et faire en sorte que la nourriture produite soit réellement consommée.
